No pain, no pain.

Il y a quelques semaines, le mari d’une connaissance a annoncé la naissance de son fils sur Facebook en félicitant la mère de l’avoir mis au monde sans péridurale ni médicaments pour soulager la douleur.

Quelques jours avant, un proche m’avait affirmé que penser que les plantes ne souffraient pas, c’était vraiment avoir une vision très bornée et anthropocentrique de ce que signifiait souffrir.

Quelques jours encore avant, un ami m’expliquait comment la douleur ressentie lorsqu’il méditait dans une position inconfortable finissait par se transformer en picotements puis en douce chaleur, à condition de tenir assez longtemps sans bouger.

Un an plus tôt, un collègue me racontait comment après s’être déchiré le mollet au 15è kilomètre lors de son premier marathon, il avait réussi à sublimer la douleur en courant malgré tout les 27 kilomètres restants. Vingt-sept.

Et moi, dimanche 9 avril, avec 57 000 autres fondus, j’ai pris le départ du Marathon de Paris en me demandant ce que j’allais vivre dans les quatre heures qui suivraient.

Je courais avec un ami, Clément. On avait fait nos sorties longues ensemble. Chaque semaine, on prenait des notes mentales de ce qu’on faisait pour meubler avec des histoire nos deux heures de course le dimanche. Autant dire que par procuration, ma vie culturelle et sociale a au moins triplé de volume.

Je ne sais plus trop comment on avait pris la décision de se faire un marathon, je crois qu’il avait lancé à la cantonade qu’il voulait en faire un pour ses trente ans. Je n’ai jamais trop su s’il plaisantait, mais malentendu sur malentendu, on s’est retrouvé avec un dossard chacun pour le 9 avril.

On a pris le départ ensemble. Il y avait un monde fou, mais je me suis sentie moins bousculée et perdue que pour le semi-marathon un mois plus tôt. Il faut dire : 1) que je n’étais pas seule ; 2) qu’il ne pleuvait pas des trombes d’eau. Étonnamment, ça rend les choses un peu plus agréables.

On est partis tranquillement, à notre rythme. Je lui ai raconté tout ce que je ne vous ai pas encore raconté, les cours de cuisine merveilleux chez Terra Culinaria, le concert de Renaud, mes aventures chez l’ostéo. Il m’a décrit le voyage scolaire dont il revenait, à Rome, avec ses élèves. La routine, un pied devant l’autre, sans y penser.

Un coureur qui devait avoir trois fois mon âge propose à tous ceux qu’il double de les retrouver pour l’apéro. J’en félicite un autre pour son t-shirt « Association végétarienne de France ». Je lis tous les maillots et je me dis que c’est vraiment sympa de donner de la lecture aux gens comme ça, parce que franchement, c’est quand même long, cette affaire.

À la première personne qui me crie « ALLEZ JULIETTE » je sursaute et je me retourne, en pensant que c’était quelqu’un qui me connaissait. Juste après, grâce à mes trois neurones qui n’étaient pas occupés à me faire poser un pied devant l’autre, je comprends que c’est parce que j’ai mon nom sur mon dossard. Les organisateurs sont des génies.

Au passage, je comprends qu’encourager les coureurs qui passent par leur prénom, c’est tout simplement la chose la plus gentille et la plus adorable qui soit. J’essaye toujours d’articuler un « merci » dans un vague râle pour leur exprimer ma gratitude, mais je sens bien que je n’y arrive pas à tous les coups. À un moment, je me demande si cette affection pour le public n’est pas un signe très clair que je devrais me reconvertir dans le showbiz. Ou dans la politique. Je ne tranche pas entre ces options non exclusives et je continue de courir.

Je regarde les mollets des gens, assez admirative. Je regarde aussi leurs fesses, et je me dis que les miennes me vont bien. Je vois des gens avec un nom de pays dans le dos et je me demande à qui il faut demander pour avoir le droit de courir avec ça.

C’est un peu long. Je crois qu’à un moment, vers le 20ème, je ne suis pas loin de m’ennuyer un peu. J’essaye de m’émerveiller sur les monuments et les feuilles des arbres.

L’inséparable réussit à nous voir passer le long de la Seine. Son sourire m’accroche des petites ailes dans le dos et des fusées sous mes chaussures. C’est le plus beau supporter de tout le parcours, cela ne fait aucun doute, et je refuse de croire que mon jugement puisse être altéré par le fait que tout l’oxygène que je respire aille directement et exclusivement dans mes quadriceps.

On passe par le tunnel de la Concorde et c’est rigolo, il fait tout noir, on plaisante sur la lumière au bout du tunnel, sans doute comme 56 000 autres coureurs.

J’ai mal aux jambes, mais je ne crois pas que je souffre vraiment. En tout cas, mon cerveau dit que j’ai mal aux jambes, mais que ce n’est pas si terrible à côté de ce qui pourrait arriver. Clément fait le même constat. Je profite quand même de toutes les lances à incendie pour me rafraîchir et j’essaye de grimacer un sourire aux pompiers en uniforme. Je remercie les organisateurs pour les pompiers en uniforme.

Je tape dans les mains des enfants au bord de la route en réfléchissant à mon avenir, sur les marchés ou dans les zéniths de province.

En sortant du tunnel sous le pont de l’Alma, je trouve mes parents qui me guettaient très attentivement mais étaient quand même sur le point de me rater. Je me dis que ces rencontres sont quand même vraiment courtes et que j’aurais besoin d’un peu plus de temps pour raconter en détail les 25 kilomètres que je viens de courir à ma maman.

Juste avant le trentième, mes meilleures amies du monde m’encouragent et courent quelques mètres avec nous. Est-ce-que je vous ai dit qu’elles étaient trop belles ? L’une avait une robe bleue roi trop jolie, et l’autre le pas de course chaloupé de quelqu’un qui n’a pas trente kilomètres dans les pattes et qui mesure vingt bons centimètres de plus que moi. Mes petites ailes dans le dos sont pimpantes et regonflées, et je souris au moins jusqu’au trente-et-unième.

Un pied devant l’autre. Comme une petite locomotive, parce que c’est l’image qui m’aidait à avancer à l’entraînement. Jusqu’ici, tout va bien.

À chaque ravitaillement, je mange deux ou trois sucres, je bois ce que je peux dans une bouteille et je me verse le reste sur la tête. À chaque fois, cela me procure un frisson glacé et crispant très désagréable, mais il paraît que ça hydrate. Au trentième, je dois en être à une quinzaine de carrés de sucre, mais j’ai quand même peur de devoir affronter le tristement célèbre mur-du-marathon.

Et puis là, entre le trentième et le trente-cinquième, je crois que c’était au poste d’épongeage, un genre de stand avec plein de bassines pleines de salmonelles dégueulasses, un freinage un peu brutal et paf : Clément se fait mal au genou. Très mal au genou.

Il veut continuer quand même et moi je ne veux pas l’abandonner, alors je décide d’être un saint-bernard. Comme j’avais pas d’eau-de-vie, j’essaye de lui raconter des trucs cool auxquels on peut penser. Un verre de bière. Une bonne douche. Un massage. Un fou rire. Une bonne sieste. Des frites. Un voyage à Rome. Je ne tombe pas dans le graveleux car suis un saint-bernard distingué. On arrête même de dire les gros mots qu’on avait décidé qu’on aurait le droit de dire à partir du vingtième, parce que je sens que ça ne le ferait même plus sourire.

De mon côté, mon état commence à décliner mais comme j’essaye de le cacher – le saint-bernard est stoïque – ça donne un peu moins de réalité à mon affreuse envie de vomir. Je n’arrive plus à manger ni boire alors j’ai encore plus peur du mur-du-marathon, ce qui est sûrement absurde vu qu’il doit encore y avoir plus de sucre dans mon sang que d’idées nauséabondes dans un discours de Marine Le Pen, la faute à mon régime 100 % pur sucre blanc. À vomir, vous dis-je.

J’aperçois quelqu’un en PLS sur le côté, mais honnêtement, je ne vois pas grand-chose des gens autour de nous. Je pense à l’arrivée. Je pense un peu au chrono qui file quand on s’arrête pour marcher à cause du genou de Clément. Je pense à mes jambes, tellement raides quand on repart que j’ai peur qu’elles ne redémarrent pas. Je pense à l’arrivée. Je pense à ne pas vomir. Je pense que tant que je ne vomis pas, franchement, tout va bien. Je pense à la locomotive. Je pense à un pas après l’autre. Je pense que je n’ai vraiment mal nulle part et que tout va bien. Je pense que ce passage dans le Bois de Boulogne est vraiment très long. Je pense que j’espère que Clément ne s’est pas vraiment fait mal et n’est pas en train de s’auto-mutiler le genou à vie à cause de moi qui ne veux pas le lâcher. Je pense que mes mains collent à cause du sucre. Je pense à ne pas vomir. Je pense à mon inséparable à moi. Je pense que l’eau qui sort des lances à incendie est vraiment glacée et qu’elle vient de me couper le souffle. Je pense que je les aime, ces gens gentils qui m’encouragent par mon prénom. Je pense que je ne sais pas trop pourquoi je fais ça, parce que c’est vraiment désagréable un marathon. Je pense que ça ne sert à rien. Je pense que je n’ai vraiment mal nulle part et que tout va bien. Je pense à l’arrivée. Je pense à ne pas vomir. Je pense à la locomotive et à mon petit wagon à côté qui a l’air bien mal en point. Je pense que je n’ai vraiment mal nulle part et que tout va bien.

On voit l’arrivée et j’attrape la main de Clément. On constate que c’est vraiment pénible de courir en se tenant la main alors on se lâche. En passant la ligne, on se reprend la main. On est marathoniens.

Après l’arrivée, les minutes qui me séparent de mon inséparable adoré sont plus longues encore que celles passées en courant un instant plus tôt. J’ai quitté mon petit tonnelet de saint-bernard en passant la ligne et je n’ai plus aucune raison de tenir le coup. Je panique complètement à l’idée de devoir encore marcher jusqu’aux consignes avant de le retrouver. C’est Clément qui reprend les rênes du traineau et qui me rassure jusqu’à ce que mon inséparable nous récupère dans la foule, ou plus exactement allongée dans l’herbe, les jambes en l’air, cachée sous mon t-shirt de finisher.

Ok, j’étais pas fraîche. Ok, c’était dur. Mais j’ai échappé au mur-du-marathon, à la blessure, au découragement, à l’abîme du désespoir et à l’insolation (ok, peut-être pas à l’insolation).

No pain, no gain ? 

Ça m’a travaillée, je vous jure. Est-ce qu’on est vraiment marathonienne si on n’a pas l’impression d’avoir dépassé ses limites, d’être allée au bout de sa vie, si on n’a pas dû lutter contre la certitude qu’on y arriverait jamais ?

Je suis passée par plusieurs phases. Je me suis demandée si j’étais une affreuse arrogante : « Un marathon ? Ouais, facile, juste un peu long sur la fin, qu’est ce qu’on s’ennuie dans ce Bois, y a plus d’ambiance. » Je me suis demandé si j’avais réécrit l’histoire de mon marathon en enlevant les crises existentielles, malhonnête malgré moi. Je me suis demandé si c’était une histoire de douleur ressentie ou de douleur supportée, si j’avais dû serrer les dents plus ou moins fort que les autres.

Et puis je me suis rappelé des quatorze semaines précédentes. Des séances nauséeuses de fractionné à 7h du matin. D’une blessure au genou gauche. D’une blessure au genou droit. D’un nerf sciatique coincé deux semaines avant le marathon. Des aller-retours entre l’orthopédiste et l’ostéopathe. De l’arbitrage permanent entre courir et laisser mon corps se remettre de la course précédente. D’une sortie longue sans eau qui fut une interminable traversée du désert. De l’angoisse de ne pas courir assez. De la peur de se blesser pour de bon. De cette sensation d’ordonner presque toute sa vie autour de la course à pied. De la rigueur. De la fierté. Des séances ratées. Des centaines de kilomètres cumulés.

Un marathon, c’est aussi de la douleur actualisée. Pour le rythme où j’ai couru celui-là : j’étais prête. Train to gain. 

Mais entre nous : est-ce qu’on est vraiment obligés de se poser toutes ces questions juste à cause de cette coïncidence foireuse et masochiste qui fait que pain rime avec gain ?

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