Un homme a la Mère

Je me souviens, l’été entre la seconde et la première, notre prof de français nous avait donné une liste de recommandations de lectures pour le Bac l’année suivante. J’en avais lu 17. (Fayotte, va.)

Et puis les études supérieures sont arrivées, et j’ai arrêté de lire.

Je ne sais pas pourquoi. Certaines années, ça a dû être parce que les études ne me laissaient plus assez de temps de cerveau disponible, d’autres, parce qu’Engrenages a cinq saisons et 24 heures chrono, neuf. Pas le temps, pas le courage, et puis un jour, j’ai dû oublier qu’on pouvait seulement lire.

En janvier dernier, j’ai commencé à travailler comme une grande dans un bureau, j’ai emménagé avec un lecteur du soir et j’ai découvert les délices des transports en commun. J’ai dû faire quelques trajets de métro arrimée à mon iPhone, par paresse, et puis, d’Angry Birds lasse, j’ai fini par fourrer un livre dans mon sac. Heureusement, on ne capte pas encore Internet sur la 14.

Six mois plus tard, j’avais tellement pris la confiance que j’ai été vraiment surprise quand un jeune homme, costard-cravate, bon chic bon genre, après s’être assis à côté de moi, a congratulé d’un « Il a un joli titre votre livre » ma lecture de Beaux seins, belles fesses.

Je me suis sentie obligée de me justifier, alors j’ai répondu que c’était un prix Nobel, ce qui entre nous est quand même une caution littéraire que Fifty Shades of Grey n’a pas, et j’ai poursuivi ma lecture.

Je ne sais toujours pas pourquoi j’avais rompu mon jeûne littéraire, il y a quelques années, pour m’infliger Fifty Shades of Grey (curiosité scientifique, sans doute), mais le pavé de Mo Yan que je viens de finir, je l’ai beaucoup aimé.

Cela étant, j’en veux un peu aux éditions Points pour leur traduction racoleuse du titre de l’ouvrage.

Avec Beaux seins, belles fesses, en caractères jaunes vifs couchés sur le joli minois d’une jeune chinoise en couverture du livre, on pense tout de suite à un coureur, un Dom Juan, un grand connaisseur des femmes et de leur valeur d’usage.

Point du tout.

Déjà, pendant tout le roman, j’ai attendu l’apparition des fesses.

Oui, parce que des seins, c’est incontestable, il y en a. Mais ce ne sont pas ceux que vous croyez. Le personnage principal et narrateur du livre, Jintong Shangguan, est le mâle tant attendu dans un univers de femmes. Ses sept grandes soeurs, en chinois, s’appellent Laidi, Zhaodi, Lingdi, Xiangdi, Pandi, Niandi et Qiudi. Ça sonne bien, ça rime, c’est normal, et en français la rime est carrément richissime : « Fais venir le petit frère », « Appelle le petit frère », « Amène le petit frère », « Pense au petit frère », « Espère le petit frère », « Songe au petit frère » et « Réclame le petit frère ». Pas de pression, les filles.  

Jintong, son truc, c’est bien les seins, et heureusement, pas toujours ceux de ses soeurs. (Ou alors juste une fois). Non, son vrai truc, ce sont les seins de sa mère. À sept ans, quand sa soeur Nandi le convainc d’arrêter d’épuiser sa maman, c’est grâce à une chèvre qu’il survit, viscéralement dégoûté par toute autre forme de nourriture.

Les seins dont parle MO Yan en couverture, seins-boles du roman, ce ne sont les seins des femmes que dans leur fonction maternelle ; d’érotisme point, et d’ailleurs Jintong est un bien piètre amant, que les seins seuls séduisent.

En ce sens, le titre de la traduction anglaise du livre me paraît bien plus fidèle et moins sensationnaliste : Big Breasts and Wide Hips. Là, la maternité saute aux yeux, et c’est bien elle, en vrai, qui est au coeur du roman.

La mère de Jintong est un genre de mère perpétuelle, absolue. Avec la jumelle aveugle de Jintong, ce sont neuf enfants qu’elle aura portés sur ses hanches, plus si larges que ça après la famine du Grand Bond en avant. Quand ses filles fuient la maison et deviennent mères à leur tour, toujours avec un mauvais garçon qui incarne chaque régime politique successif, c’est à leur mère-pétuelle qu’elles confieront l’enfant qu’elles ne peuvent élever. Une grande de perdue, un nourrisson de retrouvé, comme on dit. Enfin je crois ? 

On s’y perd un peu dans les chaises musicales politiques et conjugales du roman. Au bout de 200 pages, j’ai reposé le bouquin, sorti un papier et un crayon, et j’ai fait repris du début en traçant l’arbre généalogique de la famille Shangguan, au fur et à mesure. Là, le héros de la guerre de résistance contre le Japon, ici, le communiste précoce, dans le coin, le parvenu des réformes d’ouverture. Jintong traverse tout ça, mollement, sans volonté, au fil des seins qu’il croise. (À ce stade, toujours pas de fesses, évidemment.)

Shangguan Lushi, la Mère (avec une majuscule, ouais ouais), elle, veille sur sa tribu grandissante armée d’une générosité infinie et d’un courage démesuré. Ça n’en empêche pas quelques uns de mourir, mais on ne traverse pas soixante ans de Chine sans casser des oeufs – et quelques droitistes. En français, le livre est sous-titré Les enfants de la famille Shangguan, mais c’est, en creux, pour mieux révéler leur génitrice. Je ne suis pas tout à fait convaincue à ce stade que Mo Yan soit vraiment un grand féministe. 

Il y a des formes de motifs, de régularités et même des cycles dans le roman de Mo Yan, et en même temps une grande folie et une imprévisibilité qui tourne parfois à l’inexplicable. Beaucoup de chair et aucune sensualité, des femmes héroïques sur fond de machisme, autant de violence que de miracles, et un pasteur suédois roux qui a parfaitement adopté l’accent typique du canton du Nord-Est de Gaomi. Jintong est roux aussi, d’ailleurs. Entre quatre seins, on y trouve un peu de tout, et si les faits contés sont toujours denses et parfois dissonnants, ils le seront toujours moins que la trame et les motifs de la toile de fond de la politique chinoise tendue derrière la famille Shangguan.

En chinois, quatre caractères composent le titre du roman. Je ne parle toujours pas chinois, mais j’ai cherché dans un dictionnaire.

Le premier – 丰 (fēng) – signifie “abondant”, pour une récolte par exemple, “grand”, pour un accomplissement, joli, charmant.

Le deuxième – 乳 () – signifie à la fois “poitrine”, “maman”, “lait”, “sein”, “téton”.

Le troisième – 肥 (féi) – signifie “gros”, “fertile” ou “riche”.

Le dernier – 臀 (tún) – juste : “fesses”.

Je suis bien incapable de ressentir le vrai sens de ces mots dans leur langue originelle et c’est très frustrant, mais je ressens bien l’ambiguïté des mots choisis par Mo Yan. Je sens aussi tout ce qu’on a perdu à la traduction comme puissance d’évocation, et en même temps je serais bien en peine de proposer une autre option.

Ce qui est sûr, c’est que si j’avais lu Lait abondant et fesses rebondies dans le métro, j’aurais eu plus de chances de me faire aborder par une jeune maman que par un vieux dragueur.

 

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