Zweig vu, Zweig relu

S’il y a bien quelque chose que je regrette, c’est de ne pas m’être contrainte, avant d’aller voir Harry Potter à l’école des sorciers au cinéma en 2001, à figer dans mon esprit le visage que j’avais attribué à chaque personnage en lisant les premiers tomes du récit.

Ça aurait sans doute dû me servir de leçon, mais finalement, entre ma lecture du Monde d’hier et la séance d’hier de Stefan Zweig : Adieu l’Europe, rebelote, aucun sens des responsabilités, aucune anticipation. Résultat, le substrat du Herr Doktor Zweig que mon imaginaire avait extrait de la lecture de son autobiographie m’est pour toujours inaccessible. Ne subsiste que le grand, maladroit et accablé Josef Hader.

Vous me direz, c’est quand même moins grave, parce que pour Stefan Zweig, on a des photos, alors que pour Harry Potter, que dalle.

J’avais déjà commencé Le Monde d’hier il y a quelques années, dans la perspective bassement pragmatique de préparer une épreuve de culture générale. Le livre était tellement parfait que j’avais dû le reposer : toujours victime de mes penchants totalitaires, je me suis retrouvée à recopier quasiment l’intégralité du machin pour en conserver les bonnes citations et les bons exemples. Finalement, c’était beaucoup trop utile pour être agréable, et j’ai lâché l’affaire.

Je l’ai reprise il y a quelques semaines dans le métro, sans fiches bristol, sans crayon et sans cahier, en dépliant au fur et à mesure les pages que j’avais cornées pour mémoire, soit à peu près une sur deux.

Du coup, forcément, avec ma mémoire de labrador, j’avais tout oublié 15 jours plus tard. Vraiment, j’aimerais beaucoup trouver l’équilibre entre lecture et prise de notes, histoire de garder une trace des pages que je traverse. L’inséparable y arrive très bien, organisé comme il est. Moi, à la place, je blogue. Bienvenue sur mon bloc-note ! J’aurais dû appeler ce domaine Pour mémoire. (Vérification faite, c’est déjà pris). L’avantage, c’est que c’est quand même plus rigolo que de ficher des livres (même si pour l’instant, ce n’est pas tellement plus interactif).

Aujourd’hui, j’ai envie de relire Le Monde d’hier (pas celui où on parle de burkini, le livre, celui qui ne date pas d’hier, justement, enfin je me comprends), parce que Josef Hader a beau ne pas être Stefan Zweig (ni Daniel Radcliffe Harry Potter), je crois qu’il me permettrait de mieux comprendre une dimension du livre que je n’avais pas complètement saisie à première lecture. (Je ne suis sans doute pas une lectrice très perspicace, mais à ma décharge, je lis par tranches de 6 minutes dans le métro, debout, et sans me tenir parce que la barre du métro attendez je vais me laver les mains je reviens).

J’ai beaucoup aimé Le Monde d’hier (pas celui où on parle de médailles d’or aux JO, le livre, donc, suivez un peu), mais je l’ai lu avec mes lunettes d’étudiante, celles qui doivent encore parfois traîner au bout de mon nez avant d’arriver au bureau. J’ai apprécié la richesse des analyses, la diversité des thèmes abordés, de l’éducation aux loisirs en passant par l’autorité, l’inflation, la guerre, l’Europe, l’engagement, l’art, et j’en passe, le tout merveilleusement problématisé par la tension entre l’hier de Zweig et son terrible aujourd’hui.

Bref, je l’ai lu comme un manuel. Un manuel que j’ai même eu la bêtise, à certains moments, de trouver un peu beaucoup à la première personne.

Ambiance, tout est normal, Stefan finit de rédiger un manuel de culture générale pour les générations futures, en profite pour raconter un peu sa vie, le transmet son éditeur un soir de février 1942. Et puis tout est toujours normal, le lendemain matin, il se suicide avec sa femme.

J’avais juste oublié que ce que je lisais, c’était un testament.

Les longues secondes de gros plan fixe sur des fleurs coupées, magnifiques et multicolores, qui ouvrent le film de Maria Schrader, vous le rappellent assez vite.

Toute la suite du film ne fait que démontrer que pour Zweig, la vie est impossible. Qu’elle ne peut tout simplement pas être autre chose qu’une équation insoluble.

Fuir loin d’Europe lui sauve la vie. Mais que vaut la vie loin de l’Europe ?

Et que vaut la vie loin de ceux qui y sont restés et qu’on peut sauver ? Un temps infini de courriers et de télégrammes, de demandes de visas aux diplomates dont les États en délivrent encore aux juifs, une dette qu’il purgera en se laissant balloter de réception en réception, un temps qu’il ne passera pas à écrire, à témoigner, à laisser la trace qu’il s’estime devoir laisser. Comment arbitrer le temps qui lui reste entre sauver ses contemporains et sauver les générations futures ? Pas de témoignage sans survie, mais pas de survie digne sans secours, et les deux ne cessent de se concurrencer.

Plus Zweig est une vedette, plus il passe du temps à dédicacer tous les Amok d’Amérique, plus il se met en mesure de porter secours ; dans le même temps, cette célébrité ne l’empêche pas seulement de prendre le temps d’écrire, elle nuit à la crédibilité même de son témoignage. Dans Le Monde d’hier, Zweig ne cesse de s’excuser, d’invoquer le hasard et la chance pour justifier toutes ses rencontres et tous ses bienfaiteurs. Il voudrait témoigner depuis l’ombre, mais depuis l’ombre, aurait-il vu la même chose de son Europe ?

Hors de sa propre conscience, dans ce que la société attend de lui, pas davantage d’issue : on veut l’entendre condamner l’Allemagne parce qu’il l’a fuie, et lui ne peut la condamner justement parce qu’il l’a fuie. Comment proférer des menaces légitimes à l’abri de la jungle accueillante de Petropolis ? L’engagement lui paraît aussi lâche que le silence paraît lâche à ses contemporains.

Même dilemme sur le Brésil. Son désir d’un récit sincère et généreux, émerveillé par le vivre-ensemble brésilien, se heurte nécessairement à sa proximité avec les autorités, proximité pourtant indispensable s’il veut continuer à protéger ceux qui peuvent encore l’être. Est-ce qu’on peut à la fois découvrir le vrai Brésil et dîner avec Suarez sans avoir l’air d’un colon naïf et manipulable ?

Dans le film, quand sa première femme l’enjoint à répondre à tous les courriers qu’il reçoit et à tous ces gens qui sollicitent son aide, Zweig s’énerve. Dans la salle, syndrome de Jean Moulin (“moi, c’est sûr, pendant la guerre, j’aurais été résistant“), on le trouve un peu gonflé, à expliquer que c’est pas si facile, d’obtenir des visas. Au fil des silences de Josef Hader, on comprend le problème. Zweig est en vie, hors d’Europe, mais s’est placé dans une configuration sociale et morale où la vie est impossible. Maria Schrader nous fait vivre deux petites heures d’arbitrage permanent sur le temps qu’il reste.

Comme Le Monde d’hier, le film de Maria Schrader est “un reflet de [la] vie” de Zweig. Ce sont les mots qu’il choisit pour conclure la préface de son testament littéraire.

La dernière scène du film, magnifique, est particulièrement fidèle à cette expression.

Clairement, Maria Schrader a mieux lu Zweig que moi.

À un moment, quelque part, elle quand même dû prendre des notes, non ?

Advertisements

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s