Du côté de la communication non violente

Ma légère tendance à l’enthousiasme, qui ne vous aura pas échappé, amuse pour l’instant davantage mes proches qu’elle ne les fatigue. Pourvu que ça dure.

Ceci dit, comme le jeune narrateur de Combray s’étonnait que le cerveau des autres ne soit pas « un réceptacle inerte et docile, sans pouvoir de réaction spécifique sur ce qu’on y introduisait » (j’ai recommencé La Recherche du début pour la quatrième fois, et je pouffe toute seule dans le métro en adorant l’idée que Proust me fait rire entre Assemblée nationale et Concorde, quel snobisme) (rassurez-vous, c’est mon quatrième essai et je n’ai jamais dépassé le premier tome), je suis parfois surprise de ne pas rencontrer chez mes interlocuteurs auprès de qui j’épanche mon émerveillement le reflet intellectuel immédiat de mes petits battements de mains surexcités.

J’avais à peine commencé Les mots sont des fenêtres ou bien ils sont des murs de Marshall B. Rosenberg que je rebondissais déjà d’un ami à l’autre en les interrogeant fiévreusement.

« Tu connais la communication non violente ? C’est génial. »

« Tu connais la communication non violente ? C’est vachement bien. »

« Tu connais la communication non violente ? Franchement, c’est hyper intéressant. »

J’ai quelques sponsors inébranlables qui me laissent toujours les convaincre d’acheter le livre en question (le soutien maternel, cet enthousiasme qui ne connaît pas de limites), mais en majorité, j’ai plutôt fait face à des réactions mitigées.

« Oh, je sais pas, un bon coup de gueule de temps en temps, ça remet les idées en place, quand même. »

« Ouais, moi je préfère dire les choses en face, c’est plus simple. »

« J’ai un pote qui fait ça. C’est insupportable, on sait jamais ce qu’il pense, et il fait des phrases trop longues et bizarres. »

D’où le blog. Parce que parfois, après un bafouillage qui veut dire « mais non mais c’est pas ça du tout, la communication non violente », je n’ai pas toujours le temps, le courage, l’optimisme, le talent, la patience, pour obtenir l’adhésion de mon interlocuteur.

La communication non violente, donc, ne consiste pas à ne pas dire les choses, ni à interdire toute occasion de s’énerver ou de pousser un bon coup de gueule.

Marshall vous l’expliquera mieux que moi, mais si je comprends bien, une idée de base, c’est de ne pas faire porter aux autres la responsabilité – la faute – de nos émotions.

Prenons une exemple fictif au hasard.

Le petit Marcel P. a l’habitude que sa maman monte lui dire bonsoir et l’embrasser au lit avant de s’endormir. Certains soirs, ses parents reçoivent à dîner, et ces soirs-là, sa mère ne vient pas dans sa chambre mais  ne lui accorde qu’un baiser, devant tout le monde, dans la salle à manger.

Ces soirs-là, le petit Marcel se sent très mal, et dire que cette contrainte le travaille n’est qu’un doux euphémisme. Il en fait carrément tout un roman.

Comment pourrait-il en parler à sa mère ? En l’occurrence, Marcel ne dit rien ; il a la plume facile, mais ce n’est pas un bavard. Mais s’il voulait en parler, spontanément, le petit Marcel pourrait dire : « Maman, j’aime pas quand il y a des gens à dîner, c’est trop nul ! De toute façon tu ne m’aimes pas ! ». Et sa mère de répondre « Écoute Marcel, Swann est un ami de la famille et un voisin, même s’il a fait un mauvais mariage, et nous n’allons pas cesser de le recevoir. » ou plus probablement « Tu files dans ta chambre tout de suite, petit effronté ! », voire « C’est-il pas malheureux pour des parents d’avoir un enfant pareil ! ». Pas très efficace.

Alors Marshall, qu’est ce qu’on dit à Marcel ? On lui conseille d’appliquer la méthode en quatre temps de la communication non violente.

Première étape : observer sans évaluer. L’idée est de décrire, sans jugement de valeur, la situation qui est le facteur déclenchant (et non la cause) du sentiment. Ici, ce ne serait pas « quand on reçoit du monde » et encore moins « quand on reçoit n’importe qui », mais plutôt « quand je sais que je vais devoir t’embrasser avant de monter me coucher ».

Deuxième étape : identifier et exprimer les sentiments. Pas si évident qu’on le croit. Mes premiers jours d’essai personnel, j’avais du mal à trouver des nuances plus fines que « triste » et « contente ». La sophistication d’un élève de deuxième section. Concernant Marcel, à ce stade, il y a surtout de l’angoisse.

Troisième étape : assumer la responsabilité de ses sentiments. Accrochez-vous, c’est subtil. Marcel est angoissé, mais ce n’est pas la faute de sa maman, ou de son papa, ou de cette tradition qui veut que quand des amis viennent dîner, il embrasse sa mère à huit heures avant de rejoindre sa chambre. Ce que Marshall défend, c’est qu’un sentiment négatif n’est pas un résultat de l’action d’autrui, mais seulement le fruit d’un besoin non satisfait. Pour Marcel, on peut en cerner deux types principaux. De prime abord, c’est un besoin de réconfort, de tendresse, d’un contact charnel avec sa mère dont il pourrait pleinement profiter. Mais il y a aussi, là-dessous, quelque chose qui touche à l’ego, au fait que savoir sa mère heureuse sans lui dans un lieu de plaisir le fait souffrir : un besoin d’être rassuré sur la réalité de son amour. Faire ce travail-là, entre nous, c’est déjà énorme (et hyper difficile).

Quatrième étape : demander ce qui contribuerait à notre bien-être. On passe à l’action, Marcel. Là, l’enjeu, c’est d’être précis et de déclarer ce qu’on demande, et non ce qu’on ne demande pas. Et sans non plus tomber dans l’exigence, qui pourrait braquer l’autre. On dira « Je voudrais que tu me laisses t’embrasser deux fois devant les invités » ou « Voudrais-tu monter me dire bonsoir cinq minutes quand nous recevons du monde ? » plutôt que « Montre-moi que tu m’aimes » ou « Fais-moi un câlin ».

Vous me direz, à onze ans, ce n’est pas tout à fait évident. Et mis bout à bout, c’est un peu cocasse, ma copine ci-desssus n’avait pas tout à fait tort : « Maman, quand je sais que je vais devoir t’embrasser avant de monter me coucher, je me sens angoissé parce que j’ai besoin de tendresse. Quand le dîner se prolonge avec toi alors que je suis déjà au lit, je me sens triste parce que j’ai besoin d’être rassuré quant à l’amour que tu me portes. Voudrais-tu monter m’embrasser au lit cinq minutes quand vous recevez des amis à dîner ? »

Ne riez pas, ne partez pas, là c’est pour l’exemple, je suis sûre qu’on peut faire beaucoup plus subtil. C’est vrai, en phase d’entraînement, c’est un peu déconcertant, d’être obligée de réfléchir tellement intensément, au milieu d’une conversation, pour trouver le besoin non satisfait qui correspond à un coeur subitement serré par un mot mal compris. En général, ça fait rire, et c’est toujours ça de pris.

À n’en pas douter, le père de Marcel aurait qualifié tout ça de « sensibleries », et peut-être qu’un Marcel trop épanoui et moins torturé n’aurait pas pondu La Recherche et n’y aurait pas déversé ses milliers de nuances d’émotions et de sentiments tus et tabous.

Et moi, entre Concorde et Assemblée nationale, jouant à Angry Birds (pas de réseau, pas de Pokémon Go), je me serais demandé à quel autre moment de la journée je pourrai combler mon besoin d’affirmation de moi, mon besoin de réalisation de mon potentiel (rapport aux longues phrases), mon besoin de beauté, mon besoin d’humour, mon besoin d’apprentissage et mon besoin de récréation, me faisant me sentir concentrée, amusée, émerveillée, espiègle, fière, fascinée et nourrie.

Alors Marcel, merci.

 

Advertisements

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s