Un des sens cachés

J’ai une nouvelle drogue.

Le mec dealait du côté de Bercy, un vieux monsieur un peu louche qui portait des lunettes noires alors qu’il faisait nuit depuis longtemps, un truc pas clair, un traquenard que j’aurais dû flairer, ma mère m’avait pourtant bien dit de ne pas suivre des inconnus dans leur salle de concert. Le type disait des trucs bizarres, en plus, des histoires un peu bancales, moitié angoisses existentielles moitié lover, en mélangeant le piano et la guitare électrique.

J’ai mis l’oreille dedans juste pour voir, et maintenant je crois que le cerveau est touché.

Ce qui est bien, c’est que ma drogue est un bien non-rival, comme on dit : je peux vous faire plonger avec moi sans avoir à partager ma dose, juste en vous passant sous le manteau des liens sur YouTube.

Il faut dire que dans mon dernier article, quand je parlais de Polnareff, je venais de tomber dedans, et je crois que je n’ai pas suffisamment laissé transparaître mon enthousiasme à son sujet. La première prise est toujours mitigée. Il s’en remettra, le pauvre, mais moi, j’ai l’impression d’avoir brouillé le message.

Alors que Rosy, une de mes premières doses, m’a subjuguée par sa subtilité. Une chanson de mépris déguisée en chanson d’amour comme ça, j’en avais jamais vu. Vous pensez que vous allez planer tranquille dans des vapeurs de mélancolie amoureuse, et vous vous retrouvez dans un trip hardcore plein de colère hautaine.

En ce moment, c’est ce qui me fascine le plus dans ce que je prends : des chansons enrobées dans plusieurs couches de significations, sans savoir l’effet que me fera le sens final, dans quelle forme de stupeur il m’emmènera. Et aussi la cohérence parfaite entre le texte, la mélodie et le corps du chanteur.

Oui parce qu’écouter et lire, rapidement, ça ne m’a plus suffi. J’ai dû diversifier la posologie. J’ai trouvé un type, sur YouTube, qui a vraiment de la bonne en matière de vidéos, du vintage pur et non dilué. Je sais pas trop si on peut partager ces choses là, mais on est entre nous, hein : il s’appelle sdup et ce bienfaiteur de l’humanité deale ici.

Comme d’habitude, j’avais envie de vous parler de dix-sept chansons différentes, mais on va plutôt se concentrer sur la qualité, finalement. Je vous enjoins néanmoins vivement, histoire que je ne plonge pas toute seule, à traîner sur la chaîne de sdup, il y en a pour tous les goûts, rapport au fait que Michel a quand même traversé pas mal d’époques, du disco kitsch, du cuir rock, du Polnareff brushé façon Perceval le Gallois et sans lunettes, beaucoup plus nu finalement que lorsqu’il exhibe son fondement, de l’hyper distancié sous ses cheveux et derrière ses lunettes.

Concentrons-nous sur la substance, donc, et prenons une chanson exemplaire de tout ce qui me rend accro.

Ta ta ta ta, donc. Allez, zou, on regarde ici.

Choupi, le petit blondinet inoffensif, non ?

Première pellicule de kiffe : la mélodie, le rythme, la musique. Je suis incapable de vous en parler, mais on sent que c’est fait pour marcher, non ? Entêtant sans être fatigant. Très déclaratif, on sent la chanson bien droite dans ses bottes.

Deuxième pellicule de kiffe : voir le petit Michel, 23 ans, lisse et fringant, ces grands yeux qu’on a oubliés ou jamais connus, cette bouche fine et familière car bientôt on ne verra plus qu’elle pour toujours, sa façon de bouger, la féminité des gestes, une présence fluide encore un peu retenue sur scène, une chorégraphie un peu rock et un peu maladroite, au milieu d’un tas de messieurs coincés entre leur moustache et leur violon.

Troisième pellicule de kiffe : des paroles qui se tiennent, on dirait une rupture, non une compétition amoureuse, non encore une chanson juste désagréable contre une femme, mais pourquoi, attends réécoute pour voir, attends rien à voir avec Femmes je vous aime, clairement, ni avec Femme que j’aime, de toute façon c’est anachronique d’y penser, donc en fait il la quitte ? Il l’a jamais aimée, en fait, c’est ça ? Remets la pour voir ? Il ose pas lui parler, mais si, tu vois bien, il s’adresse directement à elle, ça se voit. Il paraît qu’en 1967, on a même cru que c’était un aveu d’homosexualité d’une subtilité rare, vu que ta ta ta ta, ça fait quand même surtout deux tatas, et deux tatas c’est beaucoup. Mouais.

ULTIME PELLICULE DE KIFFE, en tout cas jusqu’à la prochaine : je dois avouer que je n’ai pas trouvé toute seule. Libération m’a aidée. Ce à quoi la mélodie n’incite pas, en mettant si fort l’accent sur « femme », c’est à prendre la phrase par le milieu. Et pourtant, quand on prend la phrase par le milieu, c’est très clair : « C’est (ta, ta, ta,) ta femme que j’aime, et ce n’est pas toi ». Bingo. Depuis le début, Michel parle à un ami, et révèle en même temps à la France entière qu’il prend du bon temps avec sa femme, mais que forcément, c’est un peu dur à confesser. Et même avec la censure ambiante, ça passe crème.

Cerise sur le gâteau (j’aurais bien filé la métaphore de la drogue, mais ma connaissance du milieu est trop lacunaire pour connaître l’équivalent synthétique d’une cerise sur le gâteau) : au troisième couplet, Michou se fout ouvertement de notre gueule, et les yeux dans les yeux, en plus : « Et ce que toi tu prends / Pour une chanson / Qui te plaît bien / C’est un aveu / Tourné à ma façon / Mais tu n’y comprends rien ». Et vas-y que je frappe des mains genre rions ensemble pour bien enfoncer le clou de notre manque de subtilité. Merci Michel.

Bref, depuis, à chaque nouvelle chanson dans laquelle je croque, je me demande où l’aventure va me mener. Et je google frénétiquement « explication » ou « analyse » accolée à toutes les chansons que j’écoute. Chou blanc, chou blond pour la plupart d’entre elles. Je crois que je vais être obligée de les réécouter, du coup.

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