Jonathan Safran Foer ou le poids des mots

A défaut du dernier Aymeric Caron, Antispéciste, dont j’attends patiemment la sortie en livre de poche pour pouvoir le fourrer négligemment dans mon sac en sortant du métro et regretter plus tard en lissant ses pages meurtries d’être si peu soigneuse avec mes livres, je me suis rabattue sur la version poche, donc, de Faut-il manger les animaux ? de Jonathan Safran Foer.

Je me rappelle très bien de l’écho circonspect, il y a cinq ans, que les médias avaient donné à cette question saugrenue. Dans mon souvenir, c’était la première incursion du végétarisme dans les pages bondées de la presse généraliste.

Dans celles du Figaro, Frédéric Beigbeder couvrait la sortie de l’ouvrage en énumérant 16 raisons de manger les animaux. Je n’arrive pas à être certaine qu’il plaisante, et je me demande si parmi les contemporains de Montesquieu qui étaient tombés, dans L’Esprit des lois, sur ses fameuses justifications de « l’esclavage des nègres », il y en avait certains qui comme moi ne savaient pas trop si c’était du tofu ou du soja, son affaire.

Cinq ans plus tard, Beigbeder doit toujours et fièrement commander son entrecôte saignante chez Lipp, mais le chemin parcouru a quand même de quoi rendre plutôt optimiste.

Les végétariens et les végétaliens ne sont plus des gens qui laissent leurs enfants dépérir dans les pages faits divers des journaux, ils écrivent des livres et des blogs par centaines, ils ouvrent des restaurants, ils courent des marathons et sont champions de culturisme, et souvent, ils le font savoir. Tant mieux. On se prend à espérer que la déferlante de livres de recettes végétariennes dans les rayons de toutes les FNAC de France ne se retirera pas sans laisser un peu d’écume.

Je vous assure, la frontière est ténue entre militer pour les droits des animaux pancarte à la main et acheter trois nouveautés aux éditions La Plage en libraire. Personnellement en tout cas, cette conviction m’arrange bien : je n’ai jamais eu d’aussi bons prétextes pour repeupler mes étagères. Je crois que bientôt, je serai prête à envisager de descendre dans la rue. Et pas que pour faire les courses.

Bref, quand je rentre chez moi guillerette avec une baguette fraîche et le nouveau Marie Laforêt (dédicacé !) sous le bras, il m’arrive d’être contente du chemin que le monde paraît commencer à envisager de peut-être éventuellement emprunter un jour si tout se passe bien pourquoi pas soyons fous ou cessons de l’être.

Et puis un week-end d’égarement, on dévore Jonathan Saran Foer, on se sent nauséeux et impuissant, et on découvre qu’en fait, tout est pire que ce à quoi on n’avait jamais vraiment pensé, mais qu’on aurait certainement pas imaginé comme ça si on s’était posé la question.

Les détails inhumains, les chiffres vertigineux, les statistiques inqualifiables de l’industrie agroalimentaire américaine, les effets apocalyptiques sur l’environnement, je n’ai pas tellement envie de vous en parler, parce que l’édifice construit par Jonathan Safran Foer est tellement bien ordonné qu’une extraction arbitraire ne serait jamais aussi convaincante. Piocher comme ça des anecdotes accablantes sur l’abattage des vaches ou les produits collatéraux de la pêche, les plus sanglantes et les plus aberrantes, je trouve que ça ferait un peu trop Le Nouveau détective, un shoot d’apaisement malsain pour une curiosité discutable. Même si cela fait partie intégrante du livre et de la démonstration.

En revanche, l’ouvrage a un aspect sécable que j’aimerais bien extraire pour le partager avec vous.

Faut-il manger les animaux ?, c’est d’abord le cheminement intellectuel parcouru par Jonathan Safran Foer à la naissance de son fils, Sasha. La possibilité d’une nouvelle ère, l’effleurement d’une responsabilité inédite, un commencement absolu. Et des histoires neuves à raconter, dans lesquelles, si souvent, on parle de nourriture. Celles qui ont bercé l’enfance de Jonathan étaient racontées par sa grand-mère, survivante de l’Holocauste, privée de tout et survivante en fuite pendant des mois. Racontées fiévreusement à ses petits-enfants pendant qu’elle les gavait, et le récit les nourrissait autant que le pain noir. À propos du petit Sasha, sa première question fut : « Combien pèse-t-il ? ».

Ce que Safran Foer met régulièrement dans la balance, en face de la cruauté, de la souffrance, des dommages environnementaux, des douleurs des hommes aussi, c’est la culture et le vivre ensemble. Et ce n’est pas rien. Sa position ultime et personnelle, celle de ne pas consommer, avec sa famille, de produits animaux, est déterminée avec d’autant plus de force, elle a d’autant plus de poids qu’elle prend en compte cette dimension énorme de la vie, la famille, le groupe, la tradition nationale, le rite religieux. Faut-il manger de la dinde à Thanksgiving ? Du gefilte fisch pour Pessah ? Faut-il oublier le souvenir du goût des sushis rituellement partagés avec son meilleur ami, de la côte de boeuf grillé au barbecue par son père les jours de fête ?

« Quand vous êtes reçu quelque part, ça la fiche mal de ne pas manger la nourriture qui a été préparée pour vous, notamment […] lorsque votre refus se fonde sur des principes éthiques. Mais jusqu’à quel point cela la fiche-t-il mal ? C’est le dilemme classique : quelle importance est-ce que j’accorde au fait de créer une situation sociale confortable, et quelle importance est-ce que j’accord au fait d’agir de façon socialement responsable ? L’importance relative du manger éthique et de la camaraderie de table variera en fonction des situations (il y a une différence entre ne pas manger le poulet aux carottes de ma grand-mère et refuser des ailes de poulet grillées au micro-onde). »

Safran Foer touche toutes les cordes sensibles de la rationalité et chacune d’elle pourrait suffire à vous faire reposer votre fourchette : l’absurdité du spécisme qui conduit à traiter si différemment les chiens et les cochons, la sélection génétique qui produit des animaux monstrueux, la condition des animaux vivants, le massacre de l’abattage, la souffrance des employés de la filière, les délires de l’industrialisation, l’empoisonnement des sols, la destruction des fonds marins, l’appauvrissement de la biodiversité. Entre autres.

Et malgré tout, Jonathan pense à sa grand-mère, pense aux récits que la nourriture porte, à la façon dont elle relie les hommes et les femmes, dont elle fonde les familles, les communautés et les souvenirs.

Quelque part, de l’autre côté de la balance, il n’y a que ça, la valeur inestimable de la culture, du récit et du lien.

C’est donner une valeur inestimable à ces rites, que d’oser remettre à chaque fois les deux plateaux côte-à-côte, à chaque fois que le premier s’alourdit d’inhumanité.

On comprend mieux, un peu mieux, la violence des réactions de son propre entourage, quand on commence soi-même à reposer sa fourchette.

Et malgré tout, Jonathan Safran Foer tranche en faveur des animaux. D’une certaine façon, à force de décortiquer le rôle social fondateur de la nourriture, il se prépare à le reconstruire, pour son fils, autour d’autres rites, d’autres mythes, sans côte de boeuf, mais avec des galettes de céréales. Il rappelle que dans la fête de Pessah, les Juifs se remémorent l’Exode, « récit glorieux entre tous sur les faibles prévalant contre les forts de la façon la plus inattendue qui soit », et se réjouit, finalement, d’avoir « ajouté de nouvelles histoires sur les faibles et les forts ».

« Si nous dégustions ces mets particuliers avec ces personnes à part en ces instants exceptionels, c’était sciemment, parce que nous distinguions ces repas des autres. Je suis tout à fait partisan de bouleverser les traditions pour une bonne cause, mais peut-être que dans ces situations, la tradition n’a pas tant été bouleversé que parachevée. »

Ce que Jonathan Safran Foer ne dit pas, c’est s’il a aussi réussie à convaincre sa grand-mère. Pour la mienne, c’est pas encore gagné.

 

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