Des Michels et de (certaines) femmes

Samedi 7 mai, depuis les gradins de l’AccordHotels Arena, j’ai fixé fascinée la silhouette noire et blanche et symétrique de Michel Polnareff.

Jambes arquées, pantalon noir, l’axe du micro vissé au sol, la chemise blanche, une sorte de queue de pie en tissu fluide et pâle qui ondulait sous sa veste noire. Les lunettes noires et blanches. Les boucles délavées mais pas timides.

71 ans.

18 000 jours de carrière.

Est-ce qu’il nous en reste tant que ça, des icônes ?

Je connais très mal ce Michel là, je l’ai découvert sur le tard, sur les touches blanches et noires du piano de l’Inséparable. Ce n’est pas faute de vénérer la chanson française, mais pour une raison que j’ignore, je suis juste passée à côté de Michel. Vous me direz, je n’ai toujours pas vu Titanic non plus.

Ce samedi, c’est donc sur scène que j’ai, enfin, vraiment rencontré Michel. Une voix encore magnifique, une présence touchante et intimidante à la fois, des musiciens et des choeurs impeccables, et une relation au piano que je ne sais pas juger mais que mon inséparable de voisin me décrit comme extraordinaire.

Parfois, Michel est au piano et il lève les mains, comme sur la photo ci-dessous sur laquelle on ne voit rien du tout, et il reste figé là de longues dizaines de secondes, et c’est infiniment troublant et quasi biblique.

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Parfois, Michel rouspète parce que le public n’est pas assez là, pas assez proche, parce qu’à Épernay il y a deux jours ils faisaient plus de bruit. Pourtant, quand Michel chante Marilou, on n’a beau plus avoir de briquets, les LED des téléphones portables donnent le change électrique dans l’arène.

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Parfois, Michel tente des petites blagues, assez timidement, Michel fait mine de montrer ses fesses en faisant allusion à sa Polnarévolution, Michel ironise sur les paroles qu’on ne connaît pas encore par cœur malgré les années par dizaines.

Michel fait un magnifique hommage à Prince, sur Purple Rain, et rappelle que les artistes, il faut les aimer vivants. Chair de poule.

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On en sort enchantés et en chantant, les oreilles qui bourdonnent un peu, mais plutôt éblouis.

J’ai quand même le coeur un peu bougon, parce que moi, ce que j’aime, dans la chanson française, c’est les paroles, et celles de Michel, je les connais mal. Sur « Y a qu’un cheveu », Michel invite le public à suivre, et moi je ne sais plus où me mettre, même le refrain je le gère à peine, et ces passages où le rythme ralentit, où la voix tombe dans les graves avant de repiquer, c’est simple, j’en jamais entendu parler. La honte.

Pourtant j’aime toutes les paroles, les poétiques, les engagées, les délirantes, les bien essayées, les vulgaires, les marrantes, les belles et les autres.

Du coup, j’aimerais bien rattraper le coup ici. M’imprégner une fois pour toutes des paroles d’une chanson, au moins une, pour commencer.

Et comme j’aime bien les ponts et les contrastes, on pourrait même essayer d’en tracer quelques uns avec un autre Michel, qui n’a pas grand chose à voir avec le premier, au-delà du prénom et de l’âge, mais que je connais mieux.

J’ose à peine l’écrire.

Michel Sardou, vraiment, vous croyez, je peux ?

N’y voyez rien de politique, je connais aussi mon Renaud sur le bout des doigts, ce ne sont que des restes de disques qui passaient sur Nostalgie dans la voiture familiale quand je ne comprenais pas encore les paroles mais que je les apprenais quand même. Mais je me suis attachée à Sardou dans l’innocence de l’âge. Sardou, Gainsbourg, Renaud, un sacré trio qui ne risque pas de m’aider à me positionner en 2017.

Étonnamment, c’est à peu près en même temps, dans les années 70, que chaque Michel a nourri son scandale. Le premier pour avoir montré ses fesses et un chapeau fleuri sur tous les murs de Paris, le second pour l’album La Vieille et ses chansons tout à la fois colonialistes, homophobes et plutôt sereines par rapport à la peine de mort. En 1978, Louis-Jean Calvet et Jean-Claude Klein s’interrogent même, sur 113 pages : Faut-il brûler Sardou ?

Politique et activité législative actuelle mises à part, donc, c’est Rosy (1973) et L’Autre femme (1981) que je vous propose d’écouter attentivement côte à côte. Rosy et l’autre femme partagent le même métier, en l’occurrence le même trottoir, mais sont traitées bien différemment par chaque chanteur.

Rosy est une chanson d’amour, dédiée par le chanteur à la première femme qu’il a connue d’aussi près. Moyennant finances. Et alors ?

Le chanteur compose un morceau tout en légèreté, sur des rimes en « i », comme Rosy, et en « a », comme Rosita. Des rimes en « i » et des rimes en « a », ça fait aussi « fille de joie », les trois derniers mots de la chanson. Rosy ne l’est plus, fille de joie, quand on arrive à ce moment-là de la chanson, mais ces trois mots posés là donnent quand même l’impression d’une certaine éternité de la condition.

La voix du chanteur, déjà si haute et si légère, n’arrête pas de s’envoler. A chaque vers. Quelque chose entre un accent de noblesse et de préciosité, sur fond de mélancolie et d’amour perdu. La relation entre le chanteur et Rosy, c’est bien de l’adoration et de l’amour dans un sens, et de l’estime dans l’autre. La légèreté avec laquelle cette estime est prononcée n’est pas d’interprétation facile de prime abord : joie de ne pas être un parmi d’autres, ou regret de ne pas être aimé en retour ?

En miroir de l’estime, une rime en « intime », « C’est Rosita pour les intimes ». Sur le même air, et c’est ce qui est magnifique et ambigu, « Vous aviez pour moi de l’estime » délivre une sensation de relation interpersonnelle unique, et « C’est Rosita pour les intimes » ressemble à une phrase mécanique et répétée à chaque client, presque à une politique marketing.

Dans Rosy, Rosy est unique. Il n’y a pas d’autres femmes. On n’y fait allusion qu’à travers l’évocation de la place Clichy, et par l’utilisation d’un terme générique, englobant, « fille de joie », à la fin de la chanson. Encore une fois, rien d’anodin dans cette position conclusive : d’une Rosy unique, on passe à la catégorie brute. C’est presque une insulte.

Difficile de ne pas voir une forme de vengeance du chanteur dans cette catégorisation finale : Rosy est partie, au bras d’un grand d’Espagne certes, mais loin de lui et de son amour. Le « voyez-vous ça » quelques lignes plus tôt, amer, corrobore plutôt cette interprétation.

Rosy, sans échapper à sa condition dans les yeux du chanteur, change de vie, mais sa libération est venue par un homme. Il n’est pas impossible, par dessus tout, que le chanteur en soit déçu.

L’Autre femme, c’est le contraire de Rosy.

Musicalement, d’abord, tout dans la mélodie est lourd et mécanique, quasiment industriel, répété, et dans des tons graves. La voix parfois fait mine de s’élever, sur des paroles moins sombres à chaque fois, mais c’est pour mieux retomber. Et retomber où, je vous le demande ? Sur des rimes en « ute ».

Sardou dépeint une fable impersonnelle et qui ne le touche aucunement. Le nombre est partout : dans la multiplicité des clients qui défilent (« Les malheureux au cœur blessé / Tous les amoureux délaissés / Ceux qui débutent / Les paumés de la société /Compagnons d’la timidité »), dans le caractère générique du métier (« Comme les filles de son espèce / Elle prend ses quartiers de nobelle / Au fond des âges »), finalement dans la façon dont cette activité se diluerait dans celle de toutes les autres femmes (« Mais dans ce monde unisexué / Y a autant d’hommes en vérité / Que de jeunes femmes qui font la pute »).

C’est comme ça que Sardou amène son héroïne à relativiser et à minimiser la spécificité de son métier (« Elle ne croit pas avoir son âme / Plus noire que celle des autres femmes / Que l’on culbute »), avant de clore la chanson sur le rêve de sa libération.

Une libération qui, elle, ne viendrait pas d’un homme, mais du capital accumulé… et aliénant. On a connu Michel moins à gauche.

Comme Rosy, L’Autre femme se conclut sur une catégorie définitive : « Mais ce n’est pas demain la veille / Ce soir il faut faire la pute ». Mais on est dans le registre du faire, et non de l’être. C’est une peau qu’elle enlèvera, dans dix ans ou dans vingt ans. Chez Polnareff, au contraire, « Rosy qui n’est plus Rosy / Fille de joie » laissait bien entendre l’identité de Rosy en dépit de son changement de statut.

Finalement, je ne suis pas tellement moins perplexe en analysant ces chansons que quand il s’agit de légiférer sur la question. Polnareff est sans nul doute un bien plus grand féministe que Sardou. Mais je suis de moins en moins certaine que ce duel là en soit la meilleure illustration.

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