Caprices

J’ai connu de charmants Hubert et des Robert inoubliables, mais je dois avouer qu’avant de le rencontrer le week-end dernier au musée du Louvre, je n’avais jamais entendu parler de Hubert Robert.

Le musée aux 10 millions de visiteurs lui consacre une copieuse exposition jusqu’au 30 mai.

J’ai un peu traîné des pieds dans la queue, entre deux touristes grelottants, un peu râlé sur le prix du billet, mais après deux premières salles passées à pouffer sur le nom du bonhomme (Hubert Robert, quand même), je me suis bien prise à ses toiles.

Hubert Robert (quand même) a quelques passions dans la vie : les lavandières, les ruines et les lavandières qui accrochent leur linge à des ruines majestueuses. Surtout, Hubert Robert fait des caprices. Hubert Robert, quand il peint Rome pour le Salon de 1767, compose une toile qui s’appelle Le Port de Rome orné de différents moments d’architecture antique et moderne. Tu prends le Panthéon, tu lui colles le Palais des Conservateurs, et tu me poses tout ça en haut de marches du port de Ripetta, sur le Tibre. Ça marche pas du tout mais on s’en fout ils verront rien, ils ont pas vu Rome en vrai, c’est trop loin.

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Hubert Robert, Le Port de Ripetta à Rome, 1767

Le bougre fait la même chose chez nous, et c’est très beau, mais très improbable. Bien longtemps avant les cartes postales Gros bisous de Paris sur fond de huit monuments côte à côte sur ciel bleu, et beaucoup plus gracieux, Les Monuments de Paris rassemble la Fontaine des Innocents, la colonne du Louvre et le Panthéon (l’autre).

Les habitants de ces scènes, pas perplexes pour un sou de se retrouver ainsi au milieu de nulle part, sont d’une délicieuse finesse. Des miniatures sur lesquelles s’attendrir en mettant le nez sur la toile. Les quelques rares aquarelles, douces et dissoutes au milieu de ce grand bol d’huiles, sont particulièrement touchantes.

Seules les toiles de décor, à mi-chemin de l’exposition, m’ont laissée un peu sur ma faim. Elles n’ont pas la poésie des ruines, des caprices et des lavandières. Je crois aussi que c’est le moment où je me suis rendu compte que la promenade allait être plus longue que prévu et que j’avais passé beaucoup trop de temps sur chaque toile dans les premières pièces par rapport à ma capacité de concentration cumulée totale. Mais dès que Paris a remplacé les jardins coquets mais fades, dès qu’Hubert nous a montré la Bastille aux premiers jours de sa démolition, et surtout après cinq minutes passées assise sur un banc, j’étais de nouveau d’attaque. Les scènes de vie en prison, capturées pendant la Révolution, et les scènes champêtres qu’Hubert Robert a peintes sur des assiettes comme une évasion alors qu’il était lui-même emprisonné, sont étonnamment paisibles.

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Hubert Robert, La Bastille dans les premiers jours de sa démolition, 1789

Bref, Hubert Robert (quand même) m’a beaucoup plu, et il a progressivement placé ce week-end-là sous le signe du caprice.

Ce vendredi soir-là, dîner très bonne franquette à l’Alchimiste, près de Bercy. Un lieu où l’on se sent déjà chez soi quand on y rentre pour la première fois. Pour toute la table, avant même de commencer, de généreuses tartinades parmi lesquelles des pois chiches (amour) et de la tapenade sans anchois (bonheur). Rectification : c’est mieux que chez soi.

La carte me fait rêver. Ou plutôt : tous les accompagnements me font rêver. Vraiment. Des mangues caramélisées, des figues fraîches, des méli-mélos de fruits, des gnocchis, de la compotée d’oignons, du gratin de pommes de terre… Et dire qu’on ne donne à toutes ces merveilles jamais que le second rôle, derrière ce gros lourdaud de foie gras ou cette abrutie d’andouillette… Alors j’ai pris une entrée en plat, la seule option végé de la carte, les pimientos del piquillos farcis au chèvre frais au pistou et ses tagliatelles de courgette à la menthe fraîche.

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Frais et savoureux, ultra copieux, comme tous les plats servis autour de notre table, et parfaits avec une belle tarte tatin en dessert. Je n’avais pas encore rencontré Hubert, je ne savais pas qu’il y avait de bons caprices, et je me suis juste dit, sans oser, comme ça, en marmonnant, que ça serait bien de pouvoir demander au chef de composer une petite assiette spéciale d’accompagnements comme il a l’air de si bien savoir les faire…

Samedi midi – c’était un week-end à resto, nous avions de la famille à accompagner dans Paris – fascination complète à la Cantine du Troquet, celle de la rue du Cherche-Midi, où nous étions positionnés juste à côté de la minuscule cuisine. Vue imprenable sur la finition des plats avant l’envoi, impeccablement ordonnée et organisée, dans un format où l’étroitesse des lieux contraint à adopter des éléments polyvalents : une vinaigrette aux herbes aussi décorative qu’aromatique, des légumes fondants et savoureux posés alternativement dessus, dessous ou autour selon le plat, et des accompagnements à partager pour toutes les tables : fondue de tomates parfumées, purée-doudou et frites craquantes. Vue aussi sur le calme, les petits agacements, les chuchotements discrets et la hiérarchie inébranlable d’une équipe en plein coup de feu. De mon côté, à peine un petit caprice de rien du tout, deux entrées végétarienne servies simultanément plutôt qu’un plat : des oeufs mayonnaise (impeccables) et des petits légumes (craquants) avec de la mozzarelle (fondante) et du caviar d’aubergines (câlines).

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Samedi soir enfin, le bouquet final, un dîner chez Loiseau Rive Gauche, ancienne Tante Marguerite, près de l’Assemblée nationale. Absolument sublime. Déjà, au dessus de notre table, un disque blanc et orange très seventies qui détonne dans une salle plutôt classique, une lampe tricolore qui m’a occupée pendant bien vingt minutes. Et qui m’a fait regretter, pendant bien huit minutes, d’avoir tout oublié de mes cours d’optique comme des fiches d’Astrapi sur la lumière.

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Et puis un feu d’artifice de saveurs complexes et subtiles, mises en valeur dans des montages parfaitement exécutés. Du grand art avec des asperges et des huîtres.

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Et une toile magnifiquement peinte de café, banane, coco, agencés sans la moindre vulgarité. Les textures et les saveurs se répondent, comme dirait Charles, et les correspondances entre elles sont tout à fait réjouissantes.

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Même les amuse-bouche sont plein de tendresse. (Vous avez vu les effets de lumière ? Fascinée, vous dis-je.)

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Bref, le chef Pedro Gomes nous régale et je ne peux qu’imaginer Bernard, là-haut, le regarder en souriant.

Et le caprice, il est où alors ? À la fin du repas, un de nos convives désespérément carnivore s’est ému auprès du restaurant que le choix de la carte, qui proposait peu de viandes simples, ne pouvait pas contenter tout le monde. Alors pour la première foire, j’ai osé, j’ai surenchéri, j’ai demandé si le chef ne pouvait pas proposer aussi un plat végétarien, un de ces jours, peut-être, enfin je ne voudrais pas déranger hein. Et là, la révélation : le monsieur me répond très gentiment que le chef le fait bien volontiers si on lui demande, qu’il ne le met pas à la carte mais qu’il adore les légumes et qu’il a plein d’idées.

Moralité : faites des caprices !

Et moi je retournerai chez Loiseau Rive Gauche, pour la science, histoire de pouvoir vous décrire par le menu cette assiette végétarienne sur mesure. J’ai hâte.

En attendant, je vous souhaite un joyeux Premier mai, que je vais passer pour ma part en marathon cuisine avec mon beau brun (de muguet).

Et d’ailleurs, amis lecteurs végétariens, vous faites comment, vous, au restaurant ? Des caprices, des concessions ou des compromis ?

 

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