Motion cosmétique.

Si j’avais commencé à venir raconter ma vie ici en 2015, j’aurais peut-être été une blogueuse beauté. Je pense même qu’on aurait moins parlé de nourriture : à l’époque, je n’avais même pas de cuisine digne de ce nom.

Mais la contingence de mon existence a voulu que 2016 me dote d’une cuisine honorable et d’un vague doute : est-ce bien raisonnable d’avoir autant de maquillage quand on ne se maquille pas ?

J’adore le maquillage. Je ne sais pas dans quel moment d’égarement maniaque j’ai pu jeter le petit poudrier Bourjois que j’avais eu le droit d’utiliser un soir de réveillon du XXème siècle, une poudre blanche, nacrée, irisée, parfumée dont je m’étais allègrement et intégralement éclaboussée pour l’occasion. Avec le recul, je pense que c’était un genre de highlighter, mais à cette époque où Internet passait par le téléphone familial et où personne n’aurait eu l’idée d’y parler de maquillage, qui pouvait bien savoir ce genre de choses ? Aucune femme ne se maquillait chez moi et c’est comme si le mode d’emploi n’existait pas. Ce n’était pas seulement qu’il ne m’était pas accessible, c’est que tout ce rayon fascinant de couleurs qui s’épanouissant au Monoprix, tous ces étals étaient dédiés à une activité qui n’était pour moi qu’un concept, le maquillage, et dont personne n’avait la clé. Un secret d’alchimistes.

Je me souviens avoir pris la houpette, debout devant le miroir de la salle de bains de mes parents, sautillant de fierté dans ma jolie robe de velours bleue marine avec des petites étoiles blanches, et avoir tapoté une fois mon front, une fois chaque joue et une fois mon nez. Et une fois entre chaque tapotement, le poudrier. Reload. Je me souviens m’être trouvée un peu pâle, mais brillante. Incontestablement festive.

Depuis, on a Internet, Youtube, les blogueuses et les blogueurs, les tutos et Instagram, et je trouve extraordinaire qu’autant d’expérience et de savoir-faire soient perpétuellement diffusés à la cantonade. J’ai aussi eu la chance d’être maquillée plusieurs fois par des professionnels, parmi lesquels Alexandre Ciancio, maquilleur Europe pour Laura Mercier, à qui je dois le sentiment d’avoir enfin compris comment me maquiller moi, ma peau et mes yeux à moi, et pas ceux d’un(e) autre, aussi exemplaires soient-ils.

J’aime avec le maquillage un peu la même chose qu’avec la cuisine : le pouvoir de sublimer. Avec vous dans le rôle de la graine de quinoa, qu’on accomode, qu’on chouchoute, qu’on accompagne, qu’on chatouille du bout de la spatule ou du pinceau. À la fin, c’est toujours du quinoa, c’est toujours vous, mais en différent. Moins versatile, moins nu, moins brut, mais plus conventionnel pour le public auquel vous comptez le présenter. Presque plus accessible.

J’aime aussi suivre les progrès techniques, les prouesses galéniques scrupuleusement relevées par Alina, je me suis mille fois émerveillée chez Séphora devant tout ce qui a été radicalement nouveau depuis dix ans, les poudres plus crémeuses, les crèmes plus tenaces, la matité plus humide et l’intensité plus transparente. On a même réinventé les paillettes. Je me souviens, du dos de la main, de beaucoup de ces premières rencontres. Et de mon petit sourire en coin entendu en voyant les déclinaisons de ces innovations sortir plus tard et moins cher sous les autres marques des mêmes laboratoires.

J’aime les couleurs comme les saveurs, cette infinité de nuances et de reflets, et tout ce qu’on peut rajouter encore comme caprice de texture dans des vernis à ongles. J’ai cherché pendant des mois la palette parfaite, celle qui se suffirait à elle-même pour un maquillage naturel, avec pile la couleur qu’il faut pour assombrir le creux de ma paupière comme ma carnation l’exige et un brun suffisamment sombre pour le ras de cils. Et je l’ai trouvée !

(Je voulais faire un petit teasing, mais je sens que c’est trop insoutenable pour vous, donc je fais fi du suspense : voilà la bête, en teinte Fiery Saffron. Est-ce que pour autant j’ai arrêté aussi sec d’acheter des palettes nude ? Non.)

Dans un placard chez moi trône le résultat accumulé de tout cet amour, modéré par quelques considérations sanitaires résultant d’une prise en compte assez laxiste des dates de péremption.

Mon problème, c’est que je ne l’utilise pas.

J’ai toujours pensé que je me mettrais à me maquiller sérieusement tous les jours en entrant vraiment dans la vie professionnelle.

J’ai tenu un peu. J’ai découvert au passage qu’on pouvait se maquiller en deux coups de crayon. Jusque là, tout mon plaisir était dans les longues séances de maquillage, complètes, élaborées, estompées. Ma foi, deux coups de crayon avant de partir au travail, ça change le regard et c’est assez plaisant aussi. Et un coup pour le teint, les cernes, les cils, les joues, les lèvres. Trois coups de cuiller à pot, en somme, à peine un splash de Ketchup dans le bol de quinoa.

Mais je ne le fais qu’une fois par semaine. Parfois moins.

Parce que je n’aime pas l’idée d’être dépendante de ce petit rien qui change beaucoup. Parce que je veux que mon visage reste mon visage nu, pour moi et pour les autres. Parce que je n’ai pas une peau parfaite, mais pas de gros problèmes non plus, et que je veux être capable d’assumer quelques boutons ou une rougeur, que la plupart du temps le stress m’aura fait gagner tout seul. Parce que je ne veux pas que ce soit un lot des femmes. Parce que mon métier me le permet, aussi. Parce que le matin souvent je préfère manger, courir, ou simplement gagner un peu de temps.

Alors en 2016, pour l’instant, je n’ai pas acheté de maquillage, parce que mon placard me donne un peu le vertige. Il y a encore mille choses qui me tentent, et je lis toujours mes blogs beauté chéris, mais je cherche un second plaisir au-delà de celui de la nouveauté, même s’il a plusieurs facettes. Et tant que je ne me maquillerai pas davantage, je ne suis pas sûre de le trouver. Mais je ne veux pas vraiment me maquiller davantage. Donc je suis un peu coincée.

Quand je m’auto-inflige une séance de tentation chez Monop’ ou Mademoiselle bio, s’organise en général une vraie AG dans ma tête. Conscience écologique, prudente, chuchote de plus en plus fort dans mon oreille qu’elle aimerait bien qu’on l’écoute un peu avant de racheter un rouge à lèvres. L’ingénieuse râle, elle aimerait bien éprouver la dernière révolution technique. De l’autre côté, militante tape du poing et hurle dans un mégaphone que tout doit être jeté et renouvelé en bio, végane et labellisé. Accro au shopping la finance sous le manteau, bien consciente de son intérêt à obtenir un renouvellement global des stocks. Utopiste, assise en tailleur, m’encourage à d’abord finir ce que j’ai. Réaliste ne prend même pas la peine de ricaner, elle hausse les épaules et lève les yeux au ciel. Pimpante est toute excitée à l’idée qu’on se maquille demain matin pour user les stocks, féministe s’en fout mais souligne qu’il faudrait pas que ça devienne une obligation pour avoir l’air compétente. Et moi, dans tout ça, je repars avec le dos de la main tout bariolé mais les paumes vides. Un peu fière, un peu déçue, un peu en manque, un peu perdue.

Il serait vraiment temps que Bourjois réédite sa poudre blanche.

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3 Responses

  1. Sissi

    Ahah!! j’ai exactement les mêmes problèmes avec les dates de péremption! C’est exactement ça, merci pour cette fraîche “pensée” drôlatique qui irise ma journée de travail maussade. Est-ce que tu rencontres le même souci pour les crèmes et onguents ? Moi OUI!

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