La Chine hors les livres

J’ai jeté l’ancre en Chine pendant trois jours la semaine dernière, dans un cadre professionnel qui m’a laissé peu de temps d’émerveillement en dehors des repas.

Et puis je ne sais pas si émerveillement est le bon terme pour parler de Pékin, du ciel épais et gris qui descend jusqu’au sol, des voitures arrêtées par le trafic mais jamais par les piétons, des vélos mornes et bigarrés, des odeurs inhabituelles et des immeubles usés.

On descend de l’avion avec toute une valise de fantasmes à projeter sur ce territoire, mais la surface de la ville est trop poussiéreuse pour bien les réfléchir. Les dynasties et les empires, toute l’histoire tourmentée du XXème siècle et toute l’histoire exubérante du XXIème, où est-ce-qu’on est censé les lire ?

Mercredi matin, j’ai profité de la douceur pour grimper dans le smog et me rendre dans le parc de la colline de charbon, qui domine la Cité interdite.

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Le smog étouffe la vue, mais le parc est plein de vie. En entrant, on y voit des hommes écrire sur le sol avec des pinceaux-éponges géant et des sceaux d’eau. Le tag le plus éphémère du monde. Comme le fantasme s’agrippe, je me suis demandée si leurs écrits temporaires n’étaient pas subversifs. L’insoutenable légèreté de l’eau.

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Le parc n’est pas bruyant, il est musical. On y chante, on y joue de la flûte, on y fait de la gymnastique et du tai-chi à tous âges mais surtout à un certain âge. Accoudée à la barrière de la langue, tout ceci me paraît bien ésotérique. Est-ce que ces gens se connaissent ? Est-ce que ce qu’ils chantent a davantage à voir avec la religion ou avec la chanson populaire ? Est-ce que je peux prendre une photo ? Je pense au Falun Gong, une forme de qigong, interdite et réprimée en Chine depuis 1999, et qui évidemment, n’a rien à voir avec ces chorégraphies répétées au grand jour un matin d’avril à Pékin.

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Les toits de la cité interdite, le coeur autour duquel Pékin est construit, avec cinq couches successives de périphérique autour de la ville. Je me dis, en prenant la photo, que le brouillard sera un protagoniste à part entière dans l’image.

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Je n’ai pas le temps de visiter la Cité interdite, mais je décide de poursuivre en marchant ma promenade jusqu’à la place de Tian’anmen. Je n’ai pas de plan ni de GPS, mais étonnamment, j’ai confiance en ma capacité à rejoindre la place. Les vapeurs du smog, sans doute. Évidemment, je me suis perdue en route et j’ai zigzagué autour de la ligne droite qui relie très simplement les deux points. Mais au passage, j’ai découvert un restaurant des masses, ce qui m’a permis de cocher le mot “masse” dans ma liste de trucs communistes à retrouver en Chine. C’est un peu comme de passer devant une échoppe “Souvenirs de Paris” en bas de la Tour Eiffel, et de raconter en rentrant : “Oh, à Paris, toutes les boutiques et tous les restaurants font référence à la ville, c’est incroyable. Ils sont très dogmatiques, ces Parisiens, ce n’est pas une ville, c’est une idéologie.”

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Je suis passée devant ce poste téléphonique au design admirable, et je me suis dit que quand même, c’était pas très moderne. Mais tout compte fait, je ne sais pas qui perdrait le match entre lui et nos cabines téléphoniques hideuses et délabrées.

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J’ai vu un soldat ramasser consciencieusement le drapeau de la République populaire de Chine sur lui-même avant de le lancer avec force et conviction, pour qu’il flotte quelques instant avant de retomber, en l’absence de vent pour le porter haut. J’ai pris une photo en ayant l’impression de capturer un moment rare et privilégié. Sans doute comme tous les touristes qui assistent au changement de la garde royale à Londres. Un secret bien gardé.

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Au milieu du flot de touristes, chinois pour la plupart, qui faisaient la queue pour atteindre la porte Tian’anmen, j’ai regardé les lampadaires de la place, qui se doublent de hauts-parleurs. Je me suis demandé à quoi ils servaient, le plus souvent.

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Et puis là, arrivée sur la place, il m’est arrivée quelque chose de très perturbant.

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Je venais du Nord, j’avais longé la Cité interdite par la droite, puis par la gauche. De vrais zigzags oui, et un sens de l’orientation assez douteux, je vous l’accorde. À ma gauche donc, sur la fameuse avenue Chang’an, la place Tian’anmen, celle que je voulais à tout prix voir, sur laquelle je voulais me tenir, parce que j’avais lu tout ça, et puis ça aussi, et que je voulais comprendre, sentir, poser mes pieds au même endroit, me sentir toute petite sur une place immense et si lourde d’histoire. J’ai vu qu’on pouvait y accéder en passant sous les voitures, par un souterrain pour les piétons. Tout était bien fléché, impeccable, parfait pour tout à l’heure.

Tout à l’heure parce que là tout de suite, il y a Mao qui me regarde.

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Mao me regarde et  sur beaucoup de mètres carrés.

Du coup, j’ai tourné à droite. Je suis allée voir, avec le flot des touristes, voir d’où Mao me regardait.

Et du coup, je n’ai jamais posé mes pieds sur la place Tian’anmen. Parce que j’ai suivi Mao, et que je me suis retrouvée exactement au même endroit qu’une heure plus tôt, aux portes Sud de la Cité interdite, et que le passage est à sens unique. Il m’aurait fallu encore une heure pour accéder à nouveau à la place. Je n’avais plus le temps d’y retourner. J’ai suivi Mao, je me suis jointe aux masses et je ne me suis même pas rendu compte que je retournais sur mes pas.

J’ai passé trois jours à Pékin et lourde de livres et d’idées, je n’ai pas compris grand-chose à la Chine.

Ce que j’ai compris, c’est que pour avoir le droit me tenir debout sur la Place, il faudrait que j’y retourne.

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