Il n’y a que ça de vrai !

J’avance doucement le long des 506 pages du Livre d’un homme seul, mais je me rends compte que je touche les limites de ce que je suis capable de comprendre et de ressentir en deux fois deux sessions quotidiennes de neuf minutes dans le métro, avec un changement le livre serré contre moi, entre le bouclier et la lettre d’amour.

En revanche, on a regardé pas mal de films, et le contrôle social entre mon inséparable et moi fait que nous arrivons le plus souvent à rester deux heures concentrés sur le grand écran sans loucher sur nos mails. Je trouve ça beau, de pouvoir regarder ensemble dans la même direction comme ça.

J’ai aussi vu Joy dans l’avion, d’où j’écris d’ailleurs ces lignes, les coudes bien serrés le long du corps, classe éco oblige.

Joy, bizarrement, est un peu un film en plastique. Comme le balai inventé par l’héroïne, le seul dont vous aurez jamais besoin, qui coûte presque vingt dollars mais qui s’essore tout seul et dont la tête se détache d’un clic pour passer en machine. Le plastique, ce n’est pas chic, ça fait même un peu toc, mais c’est léger. Ce balai, il fallait qu’il soit en plastique. Sans doute que le film aussi. Tout y paraît un peu faux, faux parce que trop apprêtés, les brushings, les feuilletons dont se gave la mère de Joy, les décors et les vendeurs des chaînes de téléachat naissantes, faux parce que trop évidents, les remords du père, qui regrette d’avoir fait croire à sa fille qu’elle pourrait faire quelque chose de sa vie alors qu’elle n’était qu’une jeune fille bonne à rien, trop évidente l’avidité cruelle de la nouvelle belle-mère, entre Harpagon et marâtre de Cendrillon, la misère de la vie, l’ex-mari chanteur vénézuélien raté au grand coeur, le beau business-man qui pourrait être un prince charmant. On voit encore les encoches laissés par les moules, les échafaudages de l’intrigue, tout ce petit monde sonne un peu creux, mais le moment est léger, si léger qu’on se demande s’il n’y aurait pas une seconde couche en carbone là-dessous qu’on n’aurait pas perçue, tout aussi légère mais beaucoup plus résistante. Est-ce qu’on est dans du vrai féminisme, ou du féminisme en toc ? La grand-mère de Joy, sa bonne fée, l’enjoint à la fois à inventer plein de belles choses utiles et à fonder une famille parfaite avec un mari aimant. Du graphène dans du PVC ?

Dans l’épisode des Nouveaux chemins de la connaissance consacré à Umberto Ecco sur France Culture, Adèle Van Reeth et Jacqueline Lichtenstein explorent les thèmes du vrai et du faux, des vrais et des faux, faux comme non vrai et faux comme non authentique, des notions qui étaient chères à l’auteur.

On y découvre le cimetière de Forest Lawn, à Los Angeles, justement, où sont reproduites des oeuvres européennes majeures. On se gausse de ce côté de l’Atlantique de ces drôles d’idées so américaines, mais c’est notre propre fétichisme qu’Ecco interroge, alors que la notion d’authenticité, et surtout d’unicité en art, est un délire collatéral du marché de l’art actuel.

Surtout, le poète, à la différence de l’historien, peut créer son propre système. Comme l’écrit Umberto ici dans la revue SociologieS : « Le Pape et le Dalaï-lama peuvent consacrer des années à débattre de la question de savoir s’il est vrai ou pas que Jésus Christ est le Fils de Dieu, mais (s’ils sont suffisamment férus de littérature et de bandes dessinées) ils sont tous deux contraints d’admettre que Clark Kent est Superman et vice versa» La seule chose qui soit certaine, c’est bien que Madame Bovary s’est suicidée. Et désolée pour le spoiler.

On se demande, devant Out of Africa, quelle est la vraie Afrique que Denys alias Robert Redford jeune et fringant regrette alors qu’il s’adonne lui-même aux safaris pour les riches clients qu’il embarque en avion. On se demande si Karen Blixen raconte vraiment sa vie, lorsqu’elle prend la plume, et si Sidney Pollack en respecte l’authenticité lorsqu’il la traduit en images.

Full Metal Jacket et Platoon, Stanley Kubrick vs Oliver Stone, deux visages du Vietnam auxquels on ne demande pas d’être authentiques. Les deux films sortent à un an d’écart, plus de dix ans après la fin de la guerre, le temps de la digestion pour Oliver Stone qui s’y était engagé. Ce qui est vrai, aussi vrai que le poison de Madame Bovary, c’est le destin de Joker et de Gomer Pyle, la Grosse Baleine, et celui de Chris Taylor et d’Elias Grodin. Mais pour que ce soit moins simple, on apprend que le sergent instructeur Hartmann, qui rend la première moitié de Full Metal Jacket odieux aux oreilles par le niveau sonore des instructions qu’il crie, a vraiment été sergent instructeur. Il improvise toutes les insultes qu’il emploie. Authentique, vrai, réaliste, copie conforme de la vraie vie ? C’était comment en vrai, l’horreur, la peur, la violence gratuite et l’ambiguité des hommes ?

Heureusement, la semaine dernière, on a aussi vu Spectre, le dernier James Bond, et ça nous a un peu remis les idées en place. Pas du tout crédible, ce moment où Bond atterrit sur un canapé lors de l’effondrement d’un immeuble, si ?

PS : la photo, c’est une bricole Made in China, mais 100 % authentique. J’vous jure, j’en reviens.

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