Histoire histoires.

Aujourd’hui, je suis arrivée au bout des 750 pages des Trente glorieuses chinoises, l’ouvrage de Caroline Puel aux éditions Perrin.

J’ai esquissé un modeste sourire de satisfaction.

J’ai dit à mon inséparable : « Ca y est, j’ai fini mon livre. Tu sais, il faisait quand même 750 pages. »

(En vrai, la numérotation s’arrête à 749, mais ne gâchez pas mon plaisir.)

(Et surtout, ne lui dites pas.)

J’ai fait un peu de cuisine, et puis j’ai ouvert le Livre d’un homme seul, de Gao Xingjian.

Au bout de quelques minutes, j’ai adressé un sourire complice aux 503 pages qui m’attendaient sagement couchées les unes sur les autres et j’ai poussé un petit soupir de soulagement.

(Je préfère vous le demander dès maintenant : ça vous va si on arrondit à 510 ?)

Non pas que le livre de Caroline Puel fut long ou ennuyeux. Bien au contraire : la journaliste nous fait traverser trente années chinoises pour le moins révolutionnaires avec beaucoup de talent et de fluidité.

Dans l’introduction déjà, l’auteure ne se contente pas de synthétiser un siècle d’histoire chinoise, celui qui s’arrête en 1980, en moins de cent pages. Elle met aussi la plume sur des notions culturelles structurantes, comme le mandat céleste ou l’âge d’or, des notions que les historiens de la Chine font comprendre à leur lecteur avec beaucoup de subtilité et de discrétion, mais que Caroline Puel aborde de façon agréablement plus directe et accessible. On vous donne du concept, plutôt que les mille ans d’histoire qui le sous-tendent, en espérant que vous compreniez. Du coup, c’est un peu un mouvement chinois perpétuel : après avoir lu un condensé des trente dernières années chinoises, j’ai envie de relire le Fairbank, qui me donnera sans doute envie de relire le Caroline Puel, etc. On n’est pas sortis de la cour carrée, camarades.

Après ce premier survol synthétique et percutant, Caroline Puel détaille année par année, de 1980 à 2013, la petite et la grande histoire chinoises côte à côte. Tout y est.

En fait, tout y est tellement qu’on ne retient pas du livre, à première lecture, les dates et les événements les plus marquants, la chronologie exacte des successions et des luttes intestines au sein du parti, celles qui engendrent le flux et le reflux de la répression politique et des relations avec Taïwan.

Sans me replonger dans le livre, ce que je ferai sérieusement avec carnet tout neuf et mon stylo plume, j’en retiens d’abord la démesure de la fête organisé pour le retour de Hong Kong au continent et la dignité du dernier gouverneur britannique. La démesure de la cérémonie d’ouverture des JO de Pékin. La démesure du pavillon chinois lors de l’exposition universelle de Shanghai. Cette attitude chinoise ambigüe, soulignée avec beaucoup de tact par les diplomates sur place, entre la volonté d’un hôte de se présenter sous son jour le plus radieux pour accueillir ses convives, et le désir d’une civilisation humiliée d’exhiber aux yeux du monde la puissance retrouvée de l’Empire.

J’en retiens la face, qu’on donne, qu’on perd, qu’on garde, qu’on sauve, toujours incontournable.

J’en retiens la complexité des destins, la brutalité des chutes et des répressions, les impossibles ascensions fulgurantes et la lente escalade de l’appareil partisan.

J’en retiens des anecdotes, des petites phrases politiques et des grands travaux diplomatiques, des postures françaises, des maladresses, des angoisses et des espoirs, le tout face à un géant en puissance qui cherche encore le concept le plus adéquat pour qualifier son émergence.

J’en retiens un goût pour les motifs, les répétitions, les symboles et surtout les chiffres, point commun improbable entre les nouilles aux cinq saveurs qui sont presque un des héros de Brothers, le roman de Yu Hua, et les cinq catégories noires de Mao, cibles de toutes les cruautés légales.

J’en retiens que les retrouvailles entre Hergé et Tchang, le héros du Lotus Bleu, le vrai, furent terriblement émouvantes. Elles eurent lieu à l’aéroport de Zaventem.

Finalement, je n’en retiens pas beaucoup de dates, mais beaucoup d’empreintes.

Mais un roman. Un roman c’est différent. Brothers, Beijing Coma, Le Livre d’un homme seul. J’ai gardé le prix Nobel pour la troisième case de ma marelle dans la littérature chinoise. C’est sûrement aussi psychologique, quand un grand bandeau rouge « PRIX NOBEL DE LITTERATURE 2000 » se vautre comme ça en couverture d’un livre, mais il y a dans la façon dont les mots se côtoient ici quelque chose d’indéniablement différent. Quelque chose d’irrationnel et de bancal dans ces phrases qui s’entrechoquent.

Brothers, Beijing Coma, Le Livre d’un homme seul. C’est aussi grâce à la littérature, que mon regard sur la Chine se fait moins un peu flou, qu’une forme de mise au point s’amorce.

Je commence à connaître le Parti. Des livres d’histoire, j’en connaissais les dates, certaines structures, quelques décisions, morbides ou visionnaires.

J’ai l’ai redécouvert aujourd’hui sous la plume de Gao Xingjian.

Grâce à une adolescente, amoureuse du héros, de l’homme seul, qui encore étudiant entretient déjà une pensée un peu subversive. Et l’adolescente, dans toute sa bienveillance et son amour aveugle, le dénonce au Parti.

« L’étudiante n’avait bien sûr pas l’intention de lui nuire, elle éprouvait même une inclination à son égard, mais plus une fille était amoureuse, moins elle était capable de s’abstenir de s’en ouvrir au Parti, tout comme un croyant a besoin de confesser ses secrets au prêtre. »  

Aujourd’hui, j’ai compris quelque chose de nouveau sur le Parti. J’ai retrouvé aussi des sensations d’adolescente.

Mais aujourd’hui, je n’en ai lu que trente pages. Alors je vous en reparlerai.

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