Relativisons.

Ici samedi soir de veille de semi-marathon, premier semi-marathon, et je dois avouer une certaine angoisse.

A quelle heure devrai-je prendre mon petit déjeuner ? 

Mais faisons comme si de rien n’était tout en nous rongeant les ongles d’un air détaché.

Je viens de finir Beijing Coma, le lourd roman de Ma Jian.

Découvrir la Chine à travers l’oeuvre de romanciers contemporains est terriblement fascinant. On ne ressent pas, dans les livres d’histoire, ce n’est pas leur rôle, l’horreur et le dégoût de la révolution culturelle, des camps de travail ou de la simple misère quotidienne. Avec Beijing Coma, même tarif qu’avec Brothers, de Yu Hua, dont je vous reparlerai : autant de Jean-Christophe Grangé, j’encaisse en pouffant la créativité criminelle la plus gore et la plus sanglante, autant les exactions décrites par Yu ou Ma sentent beaucoup trop le vécu pour être supportables. J’ai dû quelquefois reposer le livre pour reprendre mon souffle.

Comment je vais m’habiller ? 

Il y aurait beaucoup de choses à dire sur ce roman, qui noue mille fils rouges de la Chine contemporaine : les émois de l’adolescence scrutés par l’oppression, la survie dans les camps de travail, l’impossible retour, l’audace démocratique des slogans estudiantins, la frénésie bâtisseuse et consommatrice de la fin du millénaire, la rencontre d’un peuple avec l’individualisme.

Mais ce qui m’a le plus marquée, c’est la virtuosité avec laquelle Ma Jian traite le temps dans son ouvrage.

Les premières lignes sont étranges et confuses, à demi poétiques. On est encore sceptiques. Au bout de quelques pages, on comprend que le narrateur est plongé dans le coma et que c’est depuis cet état qu’il entreprend de partager ses souvenirs. Le fil du temps, unique au départ, se scinde progressivement en deux : le narrateur inconscient disparaît et les souvenirs, depuis la fin de l’enfance, commencent à mener leur vie propre. C’est un héros dans la fleur de l’âge, Da Wei, qui raconte son adolescence. Quelques pages plus loin, c’est un « légume » inanimé qui raconte ce qu’il entend, ce qu’il sent, ce qui le touche.

Manches longues ou manches courtes ? 

La quatrième et couverture et le titre sont sans ambigüité, mais Ma Jian ne révèle que tardivement la cause entière du coma de Da Wei. Beaucoup de choses traversent l’esprit du Da Wei inconscient avant qu’il ne consente à mettre des mots sur l’origine de son coma. Tian’anmen. Une balle. Son crâne abîmé à jamais.

Est-ce que j’emporte mon téléphone ? 

Ma Jian tisse le fil du temps passé, celui temps d’avant, de plus en plus lentement. On ne garde de l’enfance et des amours adolescentes que les moments les plus puissants. Le rythme au contraire se dissout à l’approche des mouvements étudiants, et traîne le lecteur dans les luttes internes au mouvement, les conflits d’ego, un mélange amateur et sans limite d’idéaux et d’hormones. On y retrouve des figures emblématiques réelles du mouvement, avec leurs doutes et leurs extrémismes. On sait déjà où s’achèvera cette histoire ; Ma Jian n’a pas besoin de suspense pour intriguer le lecteur. Neuf cents pages durant, on se demande quand « ça » va commencer, comment « ça » va vraiment se passer.

Je mets quel pull ? 

Le temps présent, conté depuis le coma de Da Wei, file au contraire de plus en plus vite, à mesure que la Chine se transforme, consomme, trébuche sur la répression de la secte de Falun Gong, bâtit des villes immenses, s’enrichit et creuse ses inégalités, détruit de nouvelles vies et crée de nouveaux destins. Ses traits changent, mais l’horreur subsiste.

Quand Ma Jian croise symboliquement les deux fils du temps, à plusieurs reprises dans le roman, c’est pour mettre en évidence un noeud d’inhumanité qui résiste aux métamorphoses de la société et du régime : hier, on vendait les organes palpitants des condamnés à mort avant leur dernier souffle ; aujourd’hui, la mère de Da Wei se résout à vendre un rein de son fils pour survivre. Et à quoi bon anesthésier un légume ?

On double à droite ou à gauche ? 

Tout au long du livre, passé et présent, on découvre la passion du narrateur pour le classique Livre des monts et des mers, recueil de mythes populaires chinois se présentant comme un traité de géographie. Da Wei rêve de superposer ces lieux qui n’existent pas aux paysages vrais de l’immensité chinoise. Il croit qu’il fut un temps où ce livre parlait de géographie. Il réussit certains recoupements. Ce livre devient une ancre dans sa relation avec sa petite amie. Mais la vie des autres continue, après, plus riche, plus opportuniste, ailleurs, moins politique. Sa mère même essaye – et parvient presque – à dépasser 1989, mais les soins réclamés par le corps de son fils la ramènent toujours sur la place…

Est-ce que j’aurai assez dormi ? 

Beijing Coma paraît un très bon sas de départ pour découvrir les plumes critiques et modernes sur la Chine post-Mao.

Et puis penser à son petit-déjeuner (tartines ou porridge ?) la veille d’un semi-marathon tout en décrivant cette Chine là, c’est un peu comme se plaindre d’avoir les mains sèches en sortant de The Revenant. Sérieusement, vous faites comment, vous, l’hiver, pour vos mains ?

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